Rosmerta à Avignon : l’accueil intelligent

Publié le 17 mai 2023

Rosmerta est un centre autogéré d’accueil de migrantes mineures non accompagnées. Au cœur du vieil Avignon, la structure héberge et accompagne des mineures dans leur volonté de formation professionnelle et d’insertion. Ces enfants de la migration sont des enfants comme les autres, sauf qu’ils et elles ont été confrontées à la violence économique et politique qui les a jetées sur les routes de l’exil. Accueillir dignement et avec intelligence celles et ceux qui représentent une aubaine pour la France est le pari que font les 130 bénévoles de ce lieu de vie. Aujourd’hui, Rosmerta doit trouver d’urgence un nouveau toit.

Nepthys Zwer, historienne et contre-cartographe


Mars 2023. Dans la cour, deux gamins jouent au ballon entre les vieux platanes. Plus loin, deux adolescents discutent doucement sur la coursive. En 2019, le bâtiment appartenant au diocèse, inoccupé depuis trois ans, est devenu le refuge d’une trentaine de jeunes sans foyer.

Aujourd’hui, le centre déborde - cela se voit aux rangées de vélos dans la cour. Les mineures hébergées ici pour une durée de 3-4 mois en moyenne bénéficient d’un accompagnement administratif et d’une assistance éducative.
Beaucoup arrivent à Rosmerta parce que l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) a contesté leur minorité et les a tout simplement remises à la rue. Aucun test de minorité n’étant fiable, ce sont ensuite les juges qui statuent au vu des preuves collectées auprès des autorités des pays d’origine par Rosmerta. L’ASE ne fait donc pas son travail d’accueil et d’accompagnement et ne respecte pas ses missions, ni la loi. Lorsqu’enfin ces mineures avérées sont pris en charge par ce service public, certaines restent des semaines entières dans des chambres d’hôtel à ne rien faire. À Rosmerta, ces jeunes sont, au contraire, très rapidement accompagnées en vue de leur scolarisation.

En ce moment, le centre abrite quelques familles et 55 jeunes âgées de 15 à 18 ans. Ces jeunes viennent en grande partie d’Afrique (Mali, Côte d’Ivoire, Cameroun, Guinée équatoriale, Ghana) et beaucoup sont francophones, d’autres anglophones. La majorité n’a pas été pas scolarisée avant d’arriver en France et est pressée d’apprendre à lire et écrire. Si la plupart sont des garçons, on compte de plus en plus de filles. Elles sont aujourd’hui 7 à Rosmerta. Leur périple les a conduites, via l’Espagne et l’Italie, jusqu’à Avignon. Les raisons de leur exil sont toujours dramatiques, la plupart sont parties sans savoir ce qui les attendait.

Je migre, tu migres, nous migrons…

Être en exil, c’est ne plus être « chez soi », pas là où l’on est née, loin de sa famille, de ses « racines ». Mais que sont ces prétendues racines ? Elles sont aléatoires et fugaces en raison de la mobilité propre à l’espèce humaine. À l’échelle temporelle d’une vie et de l’histoire locale ou nationale dans laquelle s’inscrivent nos constructions identitaires, cette mobilité est moins perceptible. Nous avons, toutes et tous, la même mère originaire africaine, l’Ève mitochondriale, mais l’homo sapiens, à partir du moment où il a quitté son Afrique natale il a 60 000-50 000 ans, n’a cessé de se déplacer au gré de ses besoins et de ses rêves.

À l’époque contemporaine, du fait des nouveaux moyens de locomotion et de l’internationalisation des marchés, les humains parcourent plus rapidement des distances plus grandes. Les gens fuient les conflits, les persécutions, les catastrophes écologiques, les famines. Souvent, poussées par la misère économique, ils et elles tentent leur chance dans les fronts pionniers, comme l’ont fait 60 millions d’Européennes ayant migré aux États-Unis au XIXe siècle. Si l’on peut « choisir » de quitter son pays, beaucoup d’humains le font par obligation et dans l’urgence.

On connaît les grandes migrations transatlantiques, mais d’autres continents ont été autant concernés, notamment, et dans une plus grande mesure, l’Asie et aujourd’hui l’Océanie. En réalité, la migration est surtout un phénomène régional ou intra-continental. En 2020, 55 millions de personnes étaient déplacées à l’intérieur de leur propre pays en raison de conflits, de violences ou de catastrophes [1].

En 2020, 281 millions de personnes vivaient dans un pays autre que celui de leur naissance, ce qui représente 3,6 % de la population mondiale. 2/3 de ces personnes étaient des travailleurs et travailleuses migrantes. Les États-Unis sont le principal pays de destination, suivi de l’Allemagne, l’Arabie Saoudite, la Fédération de Russie, le Royaume-Uni, les Émirats arabes unis. La France ne vient qu’en 7e position. Le principal pays d’origine est l’Inde [2].

En France, le nombre de personnes nées dans un autre pays s’élève à 12,7% de la population totale (soit 2,9% de personnes nées dans l’UE, 9,9% nées hors de l’UE) en 2022 [3]. En 2021, 47,5 % des immigrées vivant en France sont nées en Afrique, 33,1 % sont nées en Europe [4].

Comparaison du pourcentage de personnes nées dans un autre pays pour le Luxembourg, la France et la Roumanie.

Aujourd’hui, la migration vers l’Europe souffre d’une image négative. On parle de « flux migratoires » et de « corridors » comme si des passages ininterrompus avaient fini par tracer des chemins indélébiles dans le paysage, chemins que les cartes restituent sans état d’âme. On parle de « crise migratoire » [5] alors qu’il s’agit d’une crise de l’[accueil. dans-la-prison-des-frontieres].

L’immigration est, en terme de personnes concernées, un phénomène négligeable en Europe, mais la désignation d’un ennemi fictif (l’autre, l’étranger, l’envahisseur) est un outil connu des populistes qui instrumentalisent à des fins politiques des réflexes d’auto-définition identitaire reposant sur l’appartenance et l’exclusion. En réalité, il n’y a ni invasion, ni « grand remplacement », mais une humanité qui continue de bouger comme elle l’a toujours fait.

Les personnes de nationalité française en sont un bon exemple. Outre que leur passeport leur permet de voyager à peu près partout, il leur est facile d’étudier, de travailler ou de s’installer pour leurs vieux jours dans un autre pays. On estime que le nombre de Françaises vivant aujourd’hui à l’étranger s’élève à 2,5 millions de personnes. Près de la moitié réside en Europe, environ 20,4% dans les Amériques, 15,2% en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, 7,8% en Asie-Océanie, 7,7% en Afrique subsaharienne et dans l’Océan indien [6].

Le soir à Rosmerta : à gauche, réunion de la commission pédagogique - à droite, cours de mathématique.

Savoir accueillir

Quand nous migrons, nous avons parfois la chance de croiser sur notre route des personnes dont l’éthique, la morale ou la religion leur font pratiquer l’hospitalité. Que ce soit par altruisme ou par compassion, ce geste serait éphémère s’il ne débouchait sur un échange, un partage, un enrichissement réciproque.

N’oubliez pas l’hospitalité ;
car, en l’exerçant, quelques-uns ont logé des anges,
sans le savoir.

Bible, Genèse, Hébreux 13:2.

Pour Chantal, bénévole à Rosmerta depuis la première heure, la France a toujours été une terre d’accueil et elle reprend cette tradition à son compte. Elle a elle-même hébergé et aidé un jeune Burkinabé pendant trois ans. Il a fait un CAP de plaquiste et est aujourd’hui employé. « Je veux une société plus juste. Je ne crois pas aux frontières. La différence est tout simplement bienfaisante ! », insiste-t-elle.

Guigou, lui, est musicien. Quand il était jeune, il voulait changer le monde. Aujourd’hui, il conjugue son art et son engagement politique, se bat pour les intermittentes, mais aussi pour les gens à la rue. Il se voit comme un lanceur d’alerte : il dit ce qui ne va pas dans notre fonctionnement social et montre qu’on peut faire autrement. Il sait que les problèmes vont se pérenniser, car il n’y a pas encore de véritable volonté politique de pratiquer l’accueil dans de bonnes conditions.

Guigou accompagne Rosmerta depuis sa création.

Le porte-parole de l’association situe l’engagement de Rosmerta entre une approche caritative et un combat politique. L’association fonctionne horizontalement : des commissions spécifiques (admission, éducation, santé, etc.) délèguent deux membres aux assemblées générales bimensuelles ; la direction est collégiale et des instances consultatives viennent prêter main forte. L’idée est la mise en œuvre de l’intelligence collective.

Rosmerta pratique l’intégration dans les deux sens : d’une part, on aide les jeunes à s’en sortir et à s’insérer socialement, d’autre part, les Avignonaises sont invitées à s’approprier les lieux. Des festivals et ateliers artistiques, des lectures multilingues, des projections de films, tout est fait pour brasser les cultures et les enrichir mutuellement. Les rencontres rassemblent ainsi des bénévoles, des habitantes et des actrices et acteurs de la ville.

Justin est étudiant en deuxième année de master « Français langue étrangère ». Après un stage aux États-Unis, il a choisi d’effectuer son deuxième stage pédagogique à Rosmerta. Pourquoi ? Pour le plaisir d’être utile et de mesurer les progrès des élèves à chaque nouveau cours. Pour lui, c’est évident : « Ici, tout le monde est gagnant ! ». Sa recherche porte sur l’insécurité linguistique et le développement d’outils pour la contourner.

Justin, formateur FLE.

C’est en suivant les actualités que Marie-Jo a compris qu’elle ne resterait pas simple spectatrice de ce qui se passe. Elle travaille pour l’ONG de développement Santé Sud. Celle-ci oeuvre pour le droit à la santé, en renforçant, notamment, les compétences professionnelles dans les pays d’intervention, dont la Mauritanie. Membre de la collégiale de Rosmerta, elle fait aussi partie de la commission « santé » et accompagne les personnes lors de leurs visites médicales. Elle est la référente de 3 jeunes qu’elle soutient dans leur parcours de professionnalisation et se rend compte que même quand ils s’insèrent sur le marché du travail, que ce soit par l’apprentissage ou par une embauche, ces jeunes peuvent ne pas recevoir leur carte de séjour dans les délais impartis. L’un d’eux a habité chez elle pendant un moment. Aujourd’hui, il est autonome, mais des liens forts se sont tissés entre lui et sa famille d’accueil : le week-end, il lui rend visite, pour le plus grand plaisir de toutes et de tous.

La tâche n’est pas simple, ce sont des personnes traumatisées et beaucoup ont vu la mort de près. Jeune femme albanaise fuyant les violences conjugales, famille du Penjab ayant transgressé les règles de caste, réfugié politique de Géorgie, il y a autant de profils que de réfugiées. Beaucoup de jeunes sont en rupture de famille, ayant fui les violences domestiques. Faute d’une politique d’accueil solide, les plus fragiles se retrouvent à la rue ; ce sont des proies faciles pour le trafic d’humains et l’exploitation.

Marie-Jo, membre de la commission santé.

Pourtant ces jeunes sont une aubaine pour l’Europe. Toutes et tous sont scolarisées ou en apprentissage. Elles et ils travailleront dans les secteurs de la plomberie, de l’électricité, de la menuiserie, de la restauration, en fait dans les secteurs économiques en tension. Le besoin en main-d’œuvre de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur va grandissant et de nombreux postes ne sont pas pourvus. On a besoin d’agentes d’entretien, d’aides à domicile, de cadres commerciaux et technico-commerciaux, de conducteures de véhicules et d’agentes administratifs de la fonction publique [7]. Dans le Vaucluse, ce sont plus spécifiquement la restauration, le bâtiment et la logistique qui sont en manque de personnel.

Le secteur des soins à la personne, par exemple, ne cesse de se développer, car l’Europe vieillit. En France, 3 millions de personnes seront en perte d’autonomie d’ici 2030 et auront besoin d’être prises en charge par des professionnels de santé. Selon l’INSEE, la population de l’UE âgée de 80 ans devrait doubler entre 2018 et 2070. En France, d’ici 2040, plus d’une personne sur 4 aura 65 ans ou plus. En 2070, cette part pourrait atteindre 28,7 %, celle des moins de 20 ans tomber à 21,3 % et celle des personnes âgées de 20 à 64 ans tomber à 50,0 % [8]. Il faudra donc proposer des formations adéquates.

D’abord un toit

Prétendre à l’intégration par la langue et le travail des personnes présentes sur le territoire suppose de s’en donner les moyens et ne peut se réduire à un effet d’annonce. De même, prétendre simplifier les règles de séjour tout en instaurant le traitement arbitraire des dossiers et la répression des personnes relève de l’hypocrisie et bafoue les droits humains élémentaires [9]. Organiser intelligemment l’intégration, c’est tout simplement s’en donner les moyens matériels : héberger, scolariser, former professionnellement.

Jean-Bosco et Marie-Jo : les pédagogues se concertent.

Pour Marie-Jo, la question de l’accueil n’appelle pas à débat : « C’est simple : ces personnes sont déjà ici ! Notre devoir est de les aider ! » Il est légalement et humainement inadmissible de laisser des êtres humains à la rue, a fortiori des mineures isolées, une population particulièrement fragile. Soutenir leur éducation et leur autonomisation est la meilleure façon de les soustraire à l’exploitation mafieuse et à la délinquance. C’est une évidence, mais les services publics n’assurent pas cette fonction et c’est la société civile qui est obligée de s’en charger. Or, pour mettre ces jeunes à l’abri de la rue et les aider, il faut un lieu comme Rosmerta, aujourd’hui menacée d’expulsion. Le 2 avril 2023, les bénévoles lançaient un appel :

Ça bouge à Rosmerta !!!

Nous l’avons annoncé lors de la dernière Assemblée Générale Extraordinaire du samedi 11 mars : Rosmerta est aujourd’hui à un tournant de son histoire.

Après plus de quatre ans dans les locaux du 7bis de la rue Pasteur, des négociations avec le diocèse, propriétaire des bâtiments, sont en cours afin d’éviter l’expulsion pure et simple qui pourrait nous attendre dès la fin du mois de mars. Il ne faut pourtant pas se faire d’illusion : nous ne resterons pas rue Pasteur, ni sous la forme d’une convention d’occupation précaire, ni sous celle d’un bail emphytéotique. Le diocèse ne veut pas de la première solution et les conditions qu’il pose pour le bail emphytéotique ont été rejetées lors de l’AG du 17 décembre 2022. En conséquence, l’objectif des négociations en cours est de s’assurer de pouvoir rester dans les lieux le temps de trouver un autre local. Pour ne négliger aucune piste de recherche, et dans l’espoir un peu fou qu’ils nous aident à trouver un bâtiment, les pouvoirs publics – État, département et municipalité – ont été informés de notre démarche. Nous savons maintenant que nous n’avons aucune aide à attendre d’eux : ni du Département qui est légalement chargé de l’accueil des jeunes, ni de la Ville d’Avignon, qui après nous avoir ignorés pendant quatre ans, affirme maintenant ne rien pouvoir faire pour Rosmerta. Les mois sont désormais comptés. Il nous faut une solution pour le mois de septembre au plus tard.

Donc, nous nous lançons une fois de plus dans une grande aventure : acquérir nos propres locaux !!

Pour ce faire, nous élaborons actuellement un projet de société civile immobilière (SCI) citoyenne afin de récolter les fonds nécessaires pour l’achat d’un bâtiment qui conviendra à notre activité : héberger des mineurs isolées laissés à la rue par l’Aide Sociale à l’Enfance et des familles avec enfants en attente de régularisation. Pour cet achat, nous comptons sur l’aide de différentes fondations dont la fondation Riace qui a participé au montage de la SCI des Terrasses Solidaires à Briançon, et a permis l’acquisition d’un ancien sanatorium pour l’accueil des exilées. Mais nous comptons également sur des contributions privées de la part de toutes les personnes désireuses que l’aventure de Rosmerta ne s’arrête pas brusquement.

Pendant quatre ans, nous avons pallié les carences des pouvoirs publics avec un professionnalisme reconnu. Donc, nous comptons sur vous toutes et tous et nous trouverons des solutions pratiques pour que chacun puisse participer à ce grand projet selon ses moyens.

Mais la nouvelle maison de Rosmerta, il faut aussi la trouver !!! Et ce n’est pas une mince affaire. Nous avons sélectionné les critères suivants : — un local d’une superficie minimale de 300 m2 — avec un espace extérieur pour pouvoir garer les vélos, accéder en voiture pour l’approvisionnement, — situé à moins de 15 minutes à vélo des remparts Le tout pour une somme d’environ 500 000 euros, hors éventuels travaux d’adaptation des locaux.

Pour trouver cette perle rare, nous avons aussi besoin de votre aide : vous avez des informations sur des locaux à vendre, des pistes à nous suggérer ? Nous sommes intéressés. Toute information est bonne à prendre.

Merci de nous contacter à l’adresse suivante : association-rosmerta@gmail.com

Nous vous donnerons de plus amples informations au fil de l’avancée du montage de la SCI.

La collégiale de Rosmerta

Nepthys Zwer


[1Ce chiffre a plus que doublé depuis 2000. Voir le rapport de l’OIM

[2Chiffres de l’OIM

[3Chiffres d’Eurostat

[4Chiffres de l’INSEE

[5En raison d’une supposée pression migratoire à ses frontières extérieures, l’Union Européenne s’est ainsi engagée dans un discours sécuritaire. Frontex, son agence de surveillance des frontières et des côtes, lui a coûté 5,6 milliards d’euros pour la période 2021-2027. Soupçonnée de collusion avec l’industrie de l’armement, Frontex a également fait l’objet d’une enquête de l’OLAF pour des refoulements illégaux

[6Chiffres de France Diplomatie

[7Voir les chiffres sur la PACA

[8Chiffres de l’INSEE

[9Voir l’analyse de l’Institut Convergences Migration et la dénonciation de l’ancien projet de « loi Darmanin » par la Cimade


Photographies : Nepthys Zwer.
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