Le temps d’un recours : la vie quotidienne des jeunes exilés laissés à la rue à Lille

Publié le 8 février

Des dizaines de jeunes exilés survivent sous des tentes au cœur de nos villes pendant la durée de leur recours pour faire reconnaître leur minorité. Cartographier avec eux leurs déplacements nous invite à considérer les lieux et les gestes dont ils dépendent au quotidien mais aussi leurs manières d’occuper l’espace et d’habiter la ville. En les écoutant raconter leur vie au camp, on commence à saisir comment ils inventent leur quotidien, dans l’espace et le temps, et à quoi ressemble le travail, peu considéré, de toutes les personnes (professionnelles, bénévoles et citoyennes) qui veillent sur eux et forment la toile fragile du soin et de l’accueil inconditionnel.

Voici le retour d’expérience et de questionnement proposé par Émilie Bouvier, en collaboration avec Clotilde Lesouef et Juliette Loubard lors de leur enquête sur le camp de Bois Blancs de la Plaine des Vachers de Lille en 2024. Avec les contributions et le soutien d’Amadou Camara, Kalil Kaba, Thierno Balde, Tino Kulapemba, Abdul Kader Lingani, Abdouleye Sow, Thierno Amadou Diallo, Pape, Mamadou et Alpha – des « jeunes du camp ».

par Émilie Bouvier
Intervenante-chercheuse impliquée en urbanisme


Sous la tente, la difficile invention du quotidien « des jeunes du camp »

29 mars 2024 - L’hiver à la rue des Mineurs Non Accompagnés en recours

On sort à peine de l’hiver quand quelques dizaines d’habitants – en majorité des habitantes – prennent conscience de la présence d’un « camp » à côté de chez eux, dans le quartier des Bois Blancs à Lille. Depuis plusieurs semaines pourtant, une installation de tentes bleues est blottie sous les arbres du parc public de la Plaine des Vachers. Cet espace vert géré par la Ville de Lille est qualifié de « refuge et base de reconquête » pour la biodiversité. Sous ces tentes laborieusement bâchées dorment une douzaine de jeunes exilés, venus seuls d’Afrique de l’Ouest pour la plupart. Quand ils se confieront à nous, leurs récits rappelleront qu’entre eux et nous il y avait le désert et la mer, mais tairont les autres périls, ceux qui sont inracontables. Ils sont aujourd’hui arrivés « chez nous », là où nous habitons, et cette dernière halte est une nouvelle épreuve et non le point d’arrivée qu’ils avaient imaginé.

Ils sont jeunes et ils revendiquent leur minorité. À leur arrivée à Lille, le plus souvent par le train, après leur passage au Commissariat de Police, ils sont orientés vers les services du Département du Nord qui doivent évaluer leur minorité et leur isolement lors d’un entretien. Celui-ci est délégué à une association. Certains ont passé une nuit ou deux à la gare en arrivant ; la plupart n’a pas bénéficié des cinq nuits de répit auxquelles ils et elles ont droit avant la date de l’entretien. En grande majorité, ces jeunes ne sont pas reconnus mineurs et sont remis à la rue, le soir même ou le lendemain. C’est alors que les jeunes appellent (ou pas) le numéro de l’antenne lilloise de l’association Utopia 56. Quelques salariées et de nombreux bénévoles se relaient pour accueillir ces jeunes encore désorientés et les « mettre à l’abri ». Ce seront les premiers visages de l’accueil, jamais oubliés. Ces personnes sollicitent un important réseau d’hébergeurseuses bénévoles et solidaires dans le périmètre de la métropole lilloise. En hiver, elles peuvent aussi compter sur la contribution de plusieurs paroisses, qui ouvrent leurs portes à des dizaines de jeunes pendant la nuit. Une maison associative offre également une quarantaine de places d’accueil. Mais une fois ces solutions temporaires épuisées, il ne reste pas d’autres options que celle de mettre ces jeunes « sous la tente ». Fin 2023, c’est un camp installé dans le quartier de Lille Sud qui a été évacué. Depuis le 25 janvier 2024, c’est à Bois Blancs que sont installés les nouveaux arrivants, tous des garçons. L’association Utopia 56 organise en priorité l’hébergement des filles, peu nombreuses mais plus vulnérables encore si elles restent à la rue.

À défaut d’avoir été reconnus mineurs par le Département, ces jeunes entament alors un recours juridique devant le Tribunal des Enfants de Lille. Cette démarche peut mettre des semaines avant d’être initiée officiellement par l’une des deux avocates de Lille, spécialisées dans le droit des étrangers, qui interviennent auprès des mineurs en recours dans le cadre de l’aide juridictionnelle. Les démarches sont compliquées, non seulement pour obtenir de leur pays d’origine des papiers d’état civil attestant de leur date de naissance, mais aussi pour les faire authentifier par leur ambassade à Paris ou à Bruxelles. Une fois le recours déposé, c’est le temps de la Justice qui s’impose. À Lille, en 2024, il faut compter entre sept et neuf mois d’attente pour une audience. Elle dure rarement plus de dix minutes. Avant de quitter le tribunal, parfois après quelques jours, environ 80% des jeunes apprennent, avec soulagement et espoir d’une meilleure prise en charge, qu’ils sont reconnus mineurs par le Juge des Enfants, principalement sur la base des papiers présentés. Ce sont des Mineurs Non Accompagnés, désormais sous la responsabilité légale des services de l’Aide Sociale à l’Enfance.

Avant cela et pendant des mois, la présomption de minorité a été méprisée et ils ont vécu à la rue. Ensemble dans un camp, mais sous la tente. Le temps d’un recours, ils se retrouvent dans un parc public, cherchant à répondre à leurs premiers besoins, ceux qui font la base de la vie quotidienne : aller aux toilettes, boire et manger, se réchauffer, se doucher, laver son linge… Mais aussi brancher son téléphone et se connecter au wifi. Autant de gestes qui relèvent de l’infra-ordinaire et auxquels on ne prête plus attention quand on habite une maison, mais qui font de l’ordinaire de la précarité une épreuve quotidienne.

Ce 29 mars, quand Étienne, un bénévole de l’association Utopia 56, et Clio, une habitante déjà impliquée dans l’hébergement, nous expliquent la situation de ces jeunes et nous apprennent l’agrandissement imminent du camp, un collectif d’habitantes s’organise spontanément, indignées par la non prise en charge de ces jeunes par les pouvoirs publics, qui se renvoient la responsabilité de leur protection entre eux.

À l’issue d’une manifestation Place de la République, jeunes, bénévoles et habitantes installent des tentes et des banderoles sous les arbres de la Plaine des Vachers.

15 avril 2024 - Le « camp » s’agrandit à Bois Blancs

Fin de la trêve hivernale, qui n’a protégé aucun jeune cet hiver-là. Fin aussi de la période pendant laquelle les bénévoles de plusieurs paroisses de la métropole s’étaient engagées à mettre à l’abri environ 60 jeunes. Des habitantes se mobilisent aux côtés de l’équipe d’Utopia 56, des bénévoles des paroisses et des jeunes eux-mêmes pour installer de nouvelles tentes sur la Plaine des Vachers. La taille du camp a plus que quadruplé en une après-midi de pluie et de vent. De nouveaux hébergeurs ont accueillis certains de ces jeunes, mais ils sont le soir même plus de 60 sous les tentes du quartier.

Sur un kakemono, les jeunes du camp expliquent leur situation aux passants sur la Plaine des Vachers.

À la Plaine des Vachers, on trouve des jeux pour les enfants et quelques tables de pique-nique, mais un seul WC public et un seul point d’eau, encore fermé en avril – c’est tout. Désormais, la vie quotidienne des jeunes dépend principalement d’associations à vocation sociale et humanitaire installées dans le croissant sud de Lille : les Restos du Cœur pour les repas chauds du soir du lundi au vendredi, deux accueils de jour pour les douches, petits-déjeuners et déjeuners en semaine et la maraude d’Utopia 56 le samedi dans le camp. Il faut prendre le métro, franchir le canal qui borde le quartier et le camp, pour chacun de ces rendez-vous du quotidien pour lesquels le temps d’attente (et parfois même l’accueil) sont incertains. Les moyens ne sont pas à la hauteur des besoins et certains soirs de week-end, il arrive que les jeunes se couchent le ventre vide. Progressivement et à petite échelle, des habitantes ont commencé à aller à la rencontre des jeunes et à « boucher quelques trous ». Prendre du linge sale ou humide et le rapporter propre et sec, préparer et distribuer un repas pour plusieurs dizaines de jeunes dans le camp le samedi soir, ouvrir sa porte à un jeune pour un thé sucré ou une douche… Des lieux du quartier, devenus ressources et emblématiques de cet élan, leur ont emboîté le pas pour proposer un petit déjeuner le vendredi matin, un repas préparé en commun le dimanche midi, des bains-douches le weekend, du soutien scolaire le dimanche… tous rendus possibles et animés par l’engagement humain des habitantes du quartier.

Une constellation de personnes, de lieux, de moments se dessine au fil des mois, qui devient un repère bien tangible dans la vie quotidienne des jeunes, mais aussi des habitantes et bénévoles. Mais que sait-on vraiment de ces manifestations du soin et de l’entraide qui se jouent à l’échelle d’une maison, d’un quartier, de la ville ? Quels sont les chemins de la vie quotidienne des garçons de la Plaine des Vachers ? Comment inventent-ils ce quotidien dans les contraintes des horaires d’ouverture, des jours de fermeture et des distances à parcourir ? Dans l’occupation des espaces qu’ils s’approprient et d’autres qui les laissent à l’écart ? Quel paysage de l’accueil et de l’hospitalité se dessine autour d’eux dans cette urgence lente qui marque le temps de leur recours ?

Première tentative déambulatoire et cartographique pour saisir les espaces-temps vécus par les jeunes de la Plaine des Vachers

Dans cette histoire -et ce texte n’y échappe pas-, ce sont souvent les habitantes qui ont la parole. Qui peuvent se rassurer, voire se féliciter, d’avoir vu leur quartier ouvrir les yeux et agir face à ces situations de précarité fabriquée par l’État français et qui ont égratigné le sentiment de justice et de confiance dans les pouvoirs publics de plus d’une personne impliquée. L’engagement de ces habitantes est porté par la force et la joie des rencontres et des liens tissés, des sourires et des moments partagés qui réchauffent autant le cœur des jeunes du camp que de celles et ceux qui leur portent attention. « On n’aura jamais fini de se dire merci », répètent certaines. Mais, ici comme ailleurs le soin, l’accueil et l’hospitalité souffrent d’une ambivalence : on salue le principe et ses manifestations (tant de « personnes généreuses » qui offrent du temps, un repas ou un abri !), mais ces efforts et gestes du quotidien, sont peu considérés, tant sur le plan matériel que psychique, à la fois pour les jeunes « accueillis » et pour les « personnes accueillantes ». Quels mots mettre sur les réalités de l’engagement individuel ou collectif, bénévole ou professionnel ? Comment dire les manières dont sont rendues nécessaires, possibles, mais parfois difficiles, la considération de l’autre qui est encore étranger ? Que sait-on, enfin, des relations furtives ou naissantes entre ces jeunes qui arrivent de loin et celles et ceux qu’ils trouvent sur leurs chemins ?

21 septembre 2024 - Naissance d’une lutte

C’est la Journée du Patrimoine. Le camp est désigné comme « patrimoine de la honte ». Le Collectif des Jeunes en Recours des Bois Blancs, alors en train de se former, propose d’inverser le regard, de dénoncer ce patrimoine négatif en inversant la charge de la honte. Elle doit peser sur ceux « qui savent que leurs enfants dorment au chaud quand les enfants de la plaine dorment sous la tente » et non plus sur ceux qui le vivent au quotidien. Les jeunes n’ont pas réussi à mettre ce point au programme des visites de la Ville mais ils ont invité élues et responsables publics, citoyens et citoyennes, pour montrer où ils vivent et ce qu’ils vivent. « Visites guidées » des tentes, prises de parole improvisées ou soigneusement préparées : la scène est posée et les jeunes qui se passent le micro ont toute l’attention de l’assemblée, installée sur des chaises en plastique prêtées par la Maison de quartier. Au sein des collectifs, on s’accorde pour penser que ce moment a été fondateur pour la lutte pour le droit à l’hébergement, à la scolarisation et à la réduction de la durée du recours.

À l’occasion de la Journée du Patrimoine, les jeunes du camp prennent la parole sur la Plaine des Vachers pour témoigner de leurs conditions de vie sur le camp et dénoncer ce « patrimoine de la honte ».

C’est aussi à ce moment que s’amorce le travail ethnographique de deux étudiantes, venues rencontrer les jeunes pour la première fois et marquées par la force de leurs témoignages et de leurs appels à la responsabilité des institutions. Elles ont envie de donner à voir la façon dont s’organise la lutte à Bois Blancs. L’idée de réaliser avec les jeunes une cartographie sensible de leur expérience du camp est bientôt partagée et guidera les prochaines étapes de leur travail. Elles participeront aussi aux manifestations organisées par les jeunes, les retrouveront autour d’un brasero de fortune entre les tentes, assisteront à quelques unes de leurs Assemblées Générales hebdomadaires. La « lutte » a commencé et ne s’arrêtera plus.

20 novembre 2024 - Le froid et les droits

Quelques jours avant la Journée Internationale des Droits de l’Enfant. Alors que trois nuits glaciales s’annoncent à Bois Blancs, les jeunes, l’équipe d’Utopia 56 et les habitantes - les « trois forces » de la lutte - s’activent plus encore que d’habitude pour réclamer la mise à l’abri immédiate de tous les jeunes qui dorment encore sous les tentes. On a préparé tableau partagé qui répertorie les places de canapés ou de lits disponibles pour accueillir les 70 jeunes encore présents dans le camp. Face à l’urgence, les habitantes peu impliquées jusque-là commencent à s’engager.

Interpellées une nouvelle fois, la Préfecture, le Département et la Ville sont enfin mis autour d’une même table. Des propositions, jugées insatisfaisantes, sont faites aux jeunes et les négociations se prolongent jusqu’au soir du 19 novembre, dans le camp et sous la pluie : « Soit on est tous hébergés, soit on reste tous ! ». Le matin du 20 novembre, acculés par les risques météorologiques et la force symbolique de la date, les autorités annoncent la mise à l’abri de tous les jeunes. Les motifs d’insatisfaction et de luttes à venir sont bien identifiés mais ça y est, c’est « la fin du camp » ! Le soir même, tous les jeunes rassemblent leurs affaires en vitesse et partent pour l’un des trois centres d’hébergement prévus, à Tourcoing, Armentières ou Saint Pol-sur-Mer : le camp est désormais vide de ses habitants.

Des tentes du camp de la Plaine des Vachers avant le démantèlement, 20 novembre 2024.

Dans les jours qui suivent, le camp est démantelé. Il faut retrouver des affaires laissées par des jeunes partis trop vite, sauver des dizaines de duvets et couvertures données au fil des mois, récupérer les palettes mises sous les tentes pour tenter d’en tirer quelques dizaines d’euros, nettoyer l’espace de ses tentes déchirées et des derniers déchets épars. Les habitantes, les salariées et bénévoles d’Utopia 56 et les jeunes eux-mêmes sont soucieux de laisser derrière eux un lieu propre. La vie des jeunes mis à l’abri a pris un tournant décisif mais ce n’est pas pour autant la fin de l’histoire. Tout au long de l’hiver, les modes d’implication des unes et des autres se sont lentement redessinés. Le soutien aux jeunes injustement envoyés sur le littoral, la lutte pour la scolarisation, mais aussi l’urgence d’accueillir les nouveaux jeunes remis à la rue par le Département, ont maintenu les collectifs en éveil. Mais le temps de l’hiver a aussi été celui de prendre la mesure de ce qui venait d’être vécu, individuellement et collectivement. Si les espaces organisés de parole et de prise de recul n’ont pas pu être assez nombreux, l’envie et le besoin de construire ensemble les récits et la mémoire partagée du camp de la Plaine des Vachers ont commencé à germer dans les esprits.

1er mars 2025 - Raconter le quotidien du camp

Le printemps se prépare déjà. Des tapis de jonquilles ont jailli là où les tentes avaient empêché toute végétation. Le camp n’est plus là et laisse un vide pour celles et ceux qui l’ont vécu.

Kalil est le premier à se prêter à un exercice déambulatoire proposé par Juliette et Clotilde, les deux étudiantes enquêtrices. Ces « entretiens en marchant » doivent permettre de préparer le travail de cartographie. Celui que plusieurs habitants interpellent désormais en l’appelant « le futur maire du quartier » a l’aisance de celui qui fait visiter son quartier à des étrangers venus le découvrir. Il les entraîne dans une marche au cœur de l’île des Bois Blancs et raconte le temps passé par les jeunes sur le terrain de foot qui jouxte la Plaine, les cuisines de la maison paroissiale et de l’épicerie solidaire, où il a souvent cuisiné pour les jeunes. Au café coopératif, le petit-déjeuner du vendredi était devenu non seulement un temps de répit pour les jeunes, mais aussi un espace de resynchronisation entre les habitantes bénévoles et les jeunes qui servaient au bar. On y partageait les dernières nouvelles du camp, alertait sur un jeune qu’il fallait emmener chez le médecin ou les « coups de pompe » des habitants, qui allaient bien « passer ». Ce sont autant d’espaces du quartier qui ont trouvé une nouvelle fonction avec les jeunes du camp.

Clotilde, Juliette et Amadou devant l’Ilôt Solidarités à Lille, le 14 mars 2025.

Amadou, lui, a fait marcher les enquêtrices jusqu’au métro pour reconstituer le parcours quotidien, hors du quartier, pour aller se doucher et se nourrir. Plusieurs lieux d’accès à l’alimentation ouverts aux plus vulnérables sont devenus des lieux d’accueil essentiels dans la vie des jeunes. Des lieux où se maintenir en vie et prendre soin de son corps, mais aussi des lieux où éprouver la considération des bénévoles et professionnelles des associations. L’un des lieux d’accueil avait été rebaptisé « chez Mimi ». Amadou pointe du doigt vers l’école bénévole, dans le centre de la ville. Elle rythmait le quotidien des jeunes qui pouvaient y être inscrits après plusieurs semaines d’attente. Les chemins pour s’y rendre dépendaient de la météo et des habitudes de chacun. « Madame Mireille » y offrait aussi un visage de la considération.

Juliette et Clotilde rapportent dans leur mémoire :
Ces deux entretiens ont permis de restituer une parole incarnée, en lien direct avec les espaces traversés. Ils témoignent de la manière dont certains lieux, au-delà de leur fonction utilitaire, sont investis de significations profondes, de souvenirs collectifs, et deviennent les supports d’une mémoire en mouvement. Cette approche sensible du territoire enrichit notre compréhension des formes de vie et de résistance qui s’y déploient, tout en constituant une base précieuse pour la préparation de notre atelier cartographique. En conservant une trace audio de ces échanges, nous disposons non seulement de récits vivants à réécouter, mais aussi de matériaux concrets pour nourrir notre carte sensible. Les descriptions de lieux, les souvenirs partagés, les trajets évoqués et les interactions situées dans l’espace offrent autant de repères pour légender la carte. Ces témoignages inauguraux nous permettent ainsi d’identifier les premiers espaces significatifs à représenter, en tenant compte à la fois de leur fonction symbolique, de leur usage quotidien, et de la manière dont ils sont vécus par les jeunes du camp. En somme, ces entretiens ouvrent la voie à une représentation collective du territoire, fondée sur des récits situés, incarnés et partagés. (...) Lors de l’entretien avec Amadou, cette implication a été particulièrement forte. En le suivant dans les lieux emblématiques de son quotidien (...), nous avons peu à peu vu s’esquisser une géographie de la survie, mais aussi de la solidarité. Nos propres corps, fatigués par la marche ou gênés par le froid, ont brièvement frôlé une expérience que les jeunes du camp ont vécue pendant des mois. Cela a contribué à redoubler notre attention, à renforcer notre écoute, et à inscrire l’entretien dans un échange profondément incarné.

15 avril 2025 - Dessiner la carte du camp

Amadou dessine les tentes du camp pour les placer sur la carte.

Un an après l’agrandissement du camp de la Plaine des Vachers, personne n’a célébré cet anniversaire mais ce lundi 15 avril 2024 est dans les esprits de nombreux habitantes. C’est le jour où est programmé l’atelier de cartographie sensible et subjective avec des jeunes, que Clotilde, Juliette et Émilie ont préparé avec l’aide déterminante d’Amadou, qui a voulu les aider et su mobiliser des participants. On se retrouve dans le salon de l’un des trois habitats partagés du quartier - des lieux qui ont eux aussi rendu possibles l’engagement et la convivialité qui font la force collective. Les jeunes sont arrivés au compte-goutte et l’atelier a commencé plus d’une heure après l’horaire programmé. « On ne connaît pas les quarts d’heure », rappelle souvent Amadou.

La crainte que les jeunes ne se prêtent pas au jeu de l’atelier s’estompe rapidement. Le dispositif imaginé est vite assoupli mais tous s’engagent dans l’exercice et commencent à raconter leur vie dans le camp en écrivant ou en prenant longuement la parole.

Ils disent la dureté de la vie quotidienne, mais en parlent avec le sourire de ceux qui vivent mieux désormais. Ces neuf jeunes se connaissent bien et ils plaisantent presque en se remémorant des anecdotes des mois passés ensemble. On apprend que le chat Tigra, qui habite une péniche voisine du camp, est devenu un allié qui chasse les rats et souris qui occupent eux aussi le terrain. On rit, de manière complice mais tragique, pour dire qu’un seul toilette pour 70 jeunes, « wallai » ça ne pouvait pas marcher… Un banc sous un saule le long du canal est présenté comme un lieu pour s’isoler et prendre le temps de réfléchir à sa situation. On écoute parler avec émotion d’une rencontre avec une habitante qui a laissé les clés de sa maison pendant l’été. Ils racontent que la gare Lille Flandres, ils n’allaient pas au-delà, « c’était le terminus ». Les jeunes avaient l’habitude de s’y retrouver pour se connecter au wifi gratuit et télécharger des séries à regarder le soir sous la tente. Le rond-point de la Porte des Postes, connu des Lilloises pour être un nœud de passage particulièrement inhospitalier, est placé comme un point de repère sur la carte : « Il a usé trois paires de chaussures ! ».

Abdul Kader dessine le chat qui chasse les rats sur le camp.

À mesure que les jeunes discutent des manières de positionner sur le grand rouleau de papier blanc les différents points qu’ils ont voulu dessiner (le camp doit-il être mis au centre ou au début de la feuille ?), on prend la mesure de l’importance de l’environnement immédiat et des distances vers la ville qui marquaient le quotidien du camp. On navigue d’une échelle à l’autre, depuis le terrain sous les arbres, où les tentes sont serrées les unes contre les autres, jusqu’aux points limites de la ville, au-delà desquels les jeunes n’avaient pas de raison d’aller. Le camp, la Plaine des Vachers et les bords de la Deûle, le quartier des Bois Blancs, la ligne rouge du métro jusqu’à Porte des Postes ou Porte d’Arras (selon les calculs faits par chacun pour arriver plus vite aux lieux d’accueil de jour), puis la gare et les deux centres commerciaux où se connecter au wifi, forment les bords de la carte. Choix des éléments, des figurations, de l’échelle, des limites, de la légende : autant de prises de pouvoir des jeunes sur la manière de raconter leur expérience avec une carte.

Ces amorces montrent la force narrative de l’exercice, où le corps et la parole inscrits dans l’espace font acte d’élaboration du récit collectif et de construction d’une mémoire partagée. Sont-ils aussi des « actes de soin » qui transforment les jeunes du camp en auteurs et sujets de leur propre histoire ? Écouter les jeunes raconter les espaces-temps qui organisent leur quotidien leur permet-il de se sentir mieux considérés et de mener un travail d’élaboration autour de leur propre expérience ?

Déambulations, esquisse de cartographie sensible : ce sont les premiers pas d’une démarche de récit et de mémoire qui mériterait d’être poursuivie tant elle révèle, en creux, ce que l’on regarde peu et ce que l’on n’a pas encore regardé. Comment écouter également celles et ceux qui effectuent ces innombrables gestes envers les jeunes du camp ? Leur accorder la considération dont ils et elles ont besoin et les soutenir en prenant en compte leurs propres vulnérabilités dans cette relation à l’autre ?

Mais aussi : Comment mesurer le coût d’installation d’une tente pour « deux nouveaux jeunes » à la tombée de la nuit ? Que dire de l’effort qu’il faut pour cuisiner pour « un régiment » ? Comment parler de la fatigue ressentie à laver les douches après le passage de dizaines de personnes ? Comment vivre avec ce sentiment d’impuissance ou de culpabilité de ne pas pouvoir faire plus quand on entend battre la pluie et le vent sur son toit ? Comment se positionner avec justesse dans la relation avec ces jeunes qui vous regardent avec tant de reconnaissance ? Comment poser des limites à son propre engagement ? Comment vivre la fatigue et le besoin de repos quand on sait que les leurs sont bien plus grands ?

Vue d’ensemble de la carte de la vie quotidienne des jeunes du camp à la fin de l’atelier du 15 avril 2025.

Relier les points d’une toile du soin, de l’accueil et de l’hospitalité dans la ville

18 novembre 2025 - Un an après, que sont-ils devenus ?

À l’approche de « l’anniversaire de la fin du camp », des habitantes ont à cœur de revenir sur l’histoire passée pour montrer l’absurdité et la violence d’avoir laissé à la rue tant de jeunes alors qu’un an après, une fois reconnus, pris en charge et scolarisés, ils montrent leur capacité à se prendre en main. De nombreuses difficultés demeurent, le passage à la majorité est une étape critique, mais ils vont au lycée, vivent en semi-autonomie, obtiennent leur premier titre de séjour. Comment est-il possible que les institutions qui vont in fine devoir les protéger, les déconsidèrent à ce point pendant des mois ? Elles laissent l’histoire se répéter tragiquement. En 2025, c’est dans un autre quartier de Lille, au Faubourg de Béthune, qu’un nouveau camp a été installé. Et quelques semaines après une lutte victorieuse des jeunes pour la mise à l’abri de ces « jeunes du Parc Barbusse », un camp s’est déjà reformé à Bois Blancs, à la Plaine des Vachers, le 30 octobre 2025.

Si la lutte commune porte bien sur la fin des camps, l’hébergement digne et l’accueil inconditionnel de toutes et tous, comment ne pas porter attention à ce qui est vécu dans la réalité de ces manières précaires d’habiter le temps et l’espace urbain ? Comment assumer de ne pas porter le regard sur toutes celles et ceux qui cherchent à réparer quelque chose et à rendre ces réalités moins délétères ?

Pendant ses mois de recours, la vie quotidienne de chaque jeune a pu dépendre des personnes qui l’ont accueilli aux Restos du Cœur, dans les lieux d’accueil de jour, aux bains-douches… Une voisine de la Plaine a lavé son linge... une bénévole d’Utopia 56 a apporté du thé chaud... une famille a ouvert ses portes pour offrir quelques nuits d’hébergement et de répit… au café, un serveur lui a permis de se mettre au chaud pendant que son téléphone se rechargeait... la « patronne » de l’épicerie sociale a ouvert son arrière-cuisine et offert des légumes pour la préparation d’un repas collectif… La liste est non exhaustive. Autant de visages qui ont dû compter pour eux mais que nous ignorons. Autant de personnes dont nous ne considérons pas les motivations, les moyens, les satisfactions et les difficultés à « prendre soin » des Mineurs Non Accompagnés, ou plus simplement des jeunes qu’ils et elles ont rencontrés. Se reconnaissent-elles dans ce rôle auprès d’eux ? Quel « souci » et quelle connaissance ces personnes ont-elles des jeunes du camp ? Se connaissent-elles ? On se demande aussi quelle force serait gagnée à les mettre en lien. Comment leur permettre de se sentir reliées par cette toile de soins qu’ils et elles tissent ensemble ?

Autant de lieux aussi, d’espaces qui n’étaient pas prévus pour eux mais qui les ont, plus ou moins bien, accueillis. À commencer par les toilettes publiques de la Plaine des Vachers, jusqu’à ces espaces d’attente et d’assise de la gare. Les jeunes exilés occupent ces espaces, s’y confrontent ou les réinventent et nous indiquent comment ils pourraient mieux prendre soin d’eux.

Zoom sur le camp de la Plaine des Vachers : les tentes et les trajets du quotidien.

Il y a donc une carte et une œuvre de considération à poursuivre : pour les personnes, pour les choses, pour les espaces et pour les lieux, pour les chemins empruntés et les liens crées. Comment prendre soin d’eux ? Se soucier d’eux, leur porter attention, les soutenir ? Accueillir les jeunes exilés, c’est aussi soigner tout ce et tout ceux qui font l’hospitalité urbaine. Peut-être nous faut-il saisir cette opportunité : Faire de ce qui a été vécu à la Plaine des Vachers, dans l’épreuve de ces derniers kilomètres de l’exil, une expérience « refuge et une base de reconquête » pour la diversité des gestes d’accueil et d’hospitalité envers les jeunes exilés.

Pour aller plus loin

Ce retour d’expérience proposé par Émilie Bouvier est notamment basé sur le travail mené avec Juliette Loubard et Clotilde Lesouef dans le cadre de l’enseignement « Ethnographie des phénomènes mondialisés » dirigé par Émilie Da Lage, pour l’obtention de la Licence 3 Études Culturelles de l’Université de Lille. Leur mémoire « Enquête et atelier de cartographie sensible avec les jeunes mineurs non accompagnés de la Plaine des Vachers » peut être envoyé sur demande. Il détaille les choix de méthode et les résultats de cette enquête et pourra nourrir la curiosité de toutes les personnes qui s’intéressent aux expériences singulières vécues dans le quartier des Bois Blancs quand sont arrivés les « jeunes du camp ». Les jeunes qui ont participé à ce travail ont donné leur accord pour que soient cités leurs noms, au même titre que sont nommées les autrices, et que leurs photos soient publiées. La lecture du projet d’article leur a été proposée avant publication en ligne.

Cette réflexion est proposée du point de vue d’une habitante impliquée dans l’accueil des jeunes et ne rend pas compte de l’ensemble des gestes, situations, lieux, personnes, acteurs qui ont joué et continuent de jouer un rôle, petit ou grand, dans les multiples expériences vécues par les jeunes. Il y a tant d’histoires à raconter, de tant de points de vue et de tant de manières différentes. Ces lignes sont une invitation à prendre le temps d’en écouter et d’en partager beaucoup d’autres.

Cette tentative de prendre la mesure des espaces-temps du soin est en partie inspirée par la recherche-création sur les bains-douches de Lyon menée par le LALCA, qui développe une recherche sur l’« habiter en temps précaire » .

Un reportage et un documentaire développent la description de la lutte menée par les jeunes pour faire valoir leurs droits (Les Enfants de la Plaine, Louise Bihan) et celle des pratiques de solidarité à l’œuvre au sein du Collectif des Habitantes Solidaires et Indignées des Bois Blancs (Reportage de Blast, janvier 2025). Un recensement des productions et traces médiatiques liées au camp des Bois Blancs est projeté par le collectif des habitantes. Il constituera une partie d’un travail plus large et ambitieux de construction collective « de la mémoire et des archives du camp ».

Émilie Bouvier


Image du bandeau : « Les Fenêtres qui parlent, à Bois Ouverts », fresque imaginée par Fanny Pinel et peinte avec les jeunes du camp, 2025. Photos prises avec le téléphone de l’autrice.
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